Impact du français, langue étrangère au Vietnam

 

 

Dans le cadre de la Journée de la Francophonie « Vivre ensemble, différents » à Montpellier[1] le 20 mars 2007, il nous semble propice d’apporter notre contribution sur l’impact du français, langue étrangère et de nous interroger sur son devenir au Vietnam.

 

Pour ce faire, nous traversons quelques jalons historiques pour arriver aux réalités de la francophonie au Vietnam en 2007.

 

Jalons historiques du véhicule de communication « le quôc ngu »

 

Les Vietnamiens ont utilisé les caractères chinois jusqu’au jusqu'au XIIIe siècle. Tout comme pour le chinois, les mots vietnamiens contenaient deux symboles: le premier indiquait la signification et le second la prononciation. Puis, les Vietnamiens ont inventé leur propre système d'écriture: le nôm.[2] L’éminent vietnamologue français, Maurice Durand, nous a procuré les règles de la prosodie vietnamienne dans les Truyên nôm où histoire, récit, pièce, nouvelle histoire chantée sur le mode du Tambour de Guerre, les trente-six romans en vers ont des rimes fondées sur le timbre de la voyelle des mots et sur le ton des mots[3].

 

Par la suite, au XVIIe siècle, Alexandre de Rhodes[4], un jésuite français, a introduit l'alphabet phonétique romanisé, appelé quôc ngu. C'est lui qui, le premier, a classé systématiquement les phonèmes de la langue vietnamienne. Par ses publications, il a systématisé, perfectionné et vulgarisé le nouveau mode d'écriture[5]. De ce fait, ce nouveau mode d’écriture, une écriture latine, a été créé par des jésuites dans le but d’évangéliser la population. Ce véhicule de communication « le quôc ngu »  a été longtemps considéré dans le pays comme la langue des ennemis car elle est utilisée par les missionnaires européens.

 

En 1887, le Vietnam, le Cambodge (et le Laos en 1893) ont été regroupés au sein d'une Indochine française — l’Union indochinoise — confiée à un gouverneur général français.  En matière de langue, le français est devenu la langue officielle au mépris de la langue nationale confinée à l’école primaire. À partir du secondaire, l'enseignement est uniquement dispensé en français. La langue vietnamienne a été non seulement éliminée de l'école secondaire, mais dans l’ensemble considérée avec peu de respect par les autorités coloniales. Le français faisait généralement l'objet d'un culte excessif, ceux qui parlaient français étaient considérés comme «instruits» et jouissaient du «prestige» de le parler, alors que le vietnamien était rabaissé au rang de «langue de campagnards». Lorsque le vietnamien était enseigné aux élèves du secondaire, c'était en tant que «langue étrangère», bien souvent comme deuxième langue après l'anglais, l'allemand ou l'espagnol.

 

Malgré le mépris officiel réservé au vietnamien, les livres, revues et journaux en cette langue sont restés prospères. En 1906, l’alphabet latin employé en vietnamien d’abord par l’Église catholique et appelé quôc ngu est devenu obligatoire dans l’enseignement secondaire et universitaire, grâce aux efforts de Nguyen Van Vinh[6] qui a été le premier à traduire en quoc ngu les auteurs français tels que  Balzac, Hugo, Dumas, la Fontaine, Molière... En 1919, le quoc ngu[7] a reçu le statut d’«écriture nationale». Malgré une influence chinoise omniprésente, le Vietnam demeure le seul pays du Sud-Est asiatique à posséder une écriture romanisée. Sous sa forme orale, le vietnamien présente des différences importantes d’accent et de vocabulaire entre les trois régions le Nord, le Centre et le Sud, mais l’intercompréhension demeure relativement aisée.

 

Le Vietnam a rencontré l’occident avec la colonisation française. Nous pensons que cette période a été riche quand les intellectuels vietnamiens ont découvert un monde nouveau, moderne, avec des valeurs démocratiques. De 1925 à 1945, une centaine d’entre eux ont promu l’écriture latine. Malgré une utilisation de l’écriture chinoise pendant dix siècles, les Vietnamiens ont su garder d’être brisés culturellement par la Chine[8].  De 1930 à 1945, les écrivains et les poètes se sont donc mis à écrire leurs ouvrages en intégrant dans leur manière d’écrire le vietnamien la construction des phrases françaises. La langue française est très rationaliste inspirée du développement des sciences. Une centaine d’intellectuels vietnamiens ont donc recréé en trente ans toutes les formes écrites de l’occident. La langue que les vietnamiens parlent actuellement est directement inspirée de ces auteurs, d’où leur importance. Vu Ngoc Phan a recensé ces intellectuels dans un livre qu’il a publié en 1944 : « Les écrivains modernes du Vietnam ». Pendant la guerre, tous les écrivains et poètes se sont rangés du côté de la résistance, avec conviction, pour la libération de l’art. En 1997, après la conférence internationale de la Francophonie à Hanoi, Il y a eu une relance de l’apprentissage du français dans les classes bilingues vietnamo-francophones.

 

Organisation des classes bilingues vietnamo-francophones.[9]

 

Des classes bilingues ont été ouvertes principalement dans les grandes villes.  En 2004 une nouvelle organisation des examens a eu lieu à Hanoi et à Hochiminhville. Ainsi, en juin 2004, 1.256 élèves de 9e A du programme de l'enseignement intensif du/en français ont passé les examens de fin d'études secondaires (1er cycle) pour obtenir le certificat francophone de collège. Les élèves ont participé aux trois épreuves de français, de mathématiques et de physique en français. L'obtention du certificat francophone de 9e permet l'entrée directe en 10e bilingue. Une deuxième sélection a eu lieu ; parmi les  41 élèves de 12e du cursus A et 480 élèves de 12e du cursus B ont participé aux examens de fin d'études secondaires (2e cycle) pour obtenir le certificat francophone de 12e. En plus des épreuves écrites de français, de maths et de physique en français, les élèves du cursus A ont passé une épreuve obligatoire d'expression orale en français. Ces épreuves orales se sont déroulées à Hanoi et à Hochiminhville. La note de l'expression orale a été comptée dans la note finale du certificat francophone de 2004 pour ceux de 12e et de 2005 pour ceux de la classe de 11e.

 

En mettant en place l'expression orale, le ministère de l'Éducation du Vietnam et l'Agence universitaire de la Francophonie ont voulu gagner encore plus en crédibilité au certificat francophone à valeur internationale par l'évaluation certificative de cette compétence. En effet, ce certificat permettra en outre aux élèves de s'inscrire à toutes les universités en Francophonie sans passer les examens linguistiques.

 

Le programme de l'enseignement intensif du/en français, dit "classes bilingues", mis en place officiellement en 1994 dans les 18 villes et provinces du Vietnam, a comptabilisé[10] en 2004,  17.243 élèves dans 107 établissements, dont 48 écoles primaires, 40 collèges, 7 collèges-lycées et 26 lycées. Le résultat des élèves bilingues des promotions précédentes dans les différents examens et concours (100 % de réussites au baccalauréat vietnamien, 94 % au certificat francophone international, et 75 % aux concours d'entrée à l'université) a été très encourageant.

 

Une réunion de bilan-perspectives du programme s’est tenue au mois de juin 2004 à Hanoi, avec la participation des 19 provinces participantes ainsi que tous les partenaires. Le ministère de l'Éducation et les partenaires francophones ont collaboré intensément pour parvenir à un transfert progressif du programme à la partie vietnamienne et fixer ensemble un nouveau cadre conventionnel de coopération éducative et francophone  après 2006 (qui correspond à la fin de la convention signée en 1994 pour une durée de 12 ans renouvelable).

 

L'Agence universitaire de la Francophonie, comme l' Ambassade de France au Vietnam et d'autres partenaires francophones du programme, continuent à soutenir les classes bilingues dans la formation continue des enseignants, dans l'augmentation des bourses d'études aux élèves méritants ainsi qu'aux enseignants et dans l'équipement et dotation en matériels pédagogiques.

 

Le devenir du français, langue étrangère

 

Le français et l’anglais constituent au Vietnam des vestiges de la période coloniale imposée d’abord par la France, puis perpétuée par les États-Unis. La langue française est aujourd’hui parlée comme langue seconde par quelques 100 000 personnes, essentiellement des personnes âgées qui ont connu la période coloniale française. On remarque encore une petite communauté française de quelques 2300 personnes. Il y a aussi dans le pays une centaine de bureaux de représentation ou de succursales de sociétés françaises, dont six banques. Parmi les plus importants investisseurs français au Vietnam, on énumère des sociétés telles Alcatel, Elf Antargaz, Elf Atochem, Rhône Poulenc et RPR, Roussel Uclaf, Sanofi, Schneider, Suez-Lyonnaise des Eaux, Total... En dépit des efforts pour promouvoir la Francophonie, l'anglais fait de plus en plus figure de langue des affaires.

 

À l’instar du français, l’anglais est uniquement une langue seconde dans le pays. Mais c’est une langue qui est enseignée dans presque tout le pays au point où l’on peut affirmer que l'anglais est la langue de l'avenir, le français, celle du souvenir. Les Français peuvent-ils s'y résigner[11] ?. Nous espérons que la réunion[12] de la coopération scientifique et technique à Hanoi va désavouer la chute vertigineuse du français langue étrangère au Vietnam.

 

 

 

 

Nguyen Dac Nhu-Mai

Dr.d’Etat ès Lettres et Sciences Humaines

Présidente

Association pour la Promotion des Femmes Scientifiques Vietnamiennes

 



[1] Journée organisée par  Dr. Anna Owhadi-Richardson, Prof.Henri Pajol et M.J.P.Fernandez que nous remercions pour leur invitation.

[2] Maurice Durand : « L' univers des Truyên Nôm » Bibliothèque Vietnamienne IV-  Ecole Française d’Extrême-Orient au Vietnam. NXBVH – Hanoi 1998. Avant la diffusion du quôc ngu les truyên nôm étaient transcrits et transmis en caractères nôm. Jusqu’au début du XXè siècle de nombreuses éditions manuscrites ou imprimées les diffusaient sous cette forme. Mais depuis que l’usage s’est imposé d’utiliser le quôc ngu, seul mode de transcription de la langue vietnamienne, tous les truyên nôm sont édités en quôc ngu.

Le vietnamien d'aujourd'hui peut encore s'écrire à l'aide  de chu nôm  dans des occasions spéciales ou comme forme d’art. Mais la graphie romanisée, le quôc ngu, est devenue l'écriture officielle du pays instaurée par l’Empereur Khai Dinh qui a banni l’écriture chinoise en 1918.

[3] le dernier mot du premier vers rime avec le quatrième mot du second vers :

Nhât sy nhi nông

Het gao chây rông, nhât nông nhi sy

(le lettré est le premier et le paysan le second,

Mais quand il n’y a plus de riz et qu’on court de tous côtés

alors le paysan est le premier et le lettré le second)

[4] Alexandre de Rhodes ( son nom en vietnamien, A-Lich-Son Dac–Lô) né le 15-03-1591 à Avignon, France et décédé le 05-11-1660 à Ispahan, Perse  a été 6 fois expulsé du territoire vietnamien à cause de son travail d’évangélisation.

[5] Dans « Dictionarium Annamiticum Lusitanum et Latinum » publié en 1651 et réimprimé en 1991.

[6] Nguyen van Vinh (1882-1936) a participé en 1906 à la Foire de Marseille où il a pris conscience de l’impact de la presse dans le développement du modernisme. Dès 1907 il a créé la première imprimerie en  quoc ngu  et le premier journal le Dang Co Tung Bao.  En 1913, son Dong Duong Tap Chi (Journal indochinois) publié en quoc ngu a couvert tous les domaines littéraires. Par ailleurs, il a traduit en français, Kieu de Nguyen Van Du.

[7] L'alphabet vietnamien n'a pas de lettre f (remplacée par le graphème Ph équivalant au son [f]) ni de z (remplacé par le graphème Gi équivalant au son [z]). De plus, afin de tenir compte des tons, les lettres peuvent porter des signes diacritiques différents.

[8] S. Nhu-Mai Nguyen Dac « Impact et rejet de la civilisation chinoise au Vietnam » in Route de la Soie, Conférence Internationale, Institut National des Langues et Civilisations Orientales,  Paris 1986.  

[9] Courrier du Vietnam du 18-04-2004

[10] ces chiffres de 2004 peuvent être modifiés à plus ou moins 10% en 2006.

[11] Voici le discours officiel in www.ambafrance-vn.org

« Le rayonnement culturel de la France, composante majeure de son influence dans le monde, passe par une politique rénovée de promotion des œuvres et des idées françaises à l’étranger, dont un vecteur essentiel est la langue française, ainsi que par la mise en œuvre d’une politique de coopération avec les pays les plus pauvres concourant à la promotion de la diversité culturelle et linguistique. Cette politique mise en œuvre par le ministère des Affaires étrangères a pour objectif, au-delà du développement de la langue française, l’essor des valeurs communes à tous les pays ayant cette langue en partage, lesquels constituent un espace de 181,5 millions de personnes, sans compter 82, 6 millions d’apprenants de français. Dans sa mission, le Gouvernement français s’appuie sur son réseau de lycées et établissements homologués, centres culturels, alliances françaises, centres et instituts de recherche à l’étranger. Il agit également à travers la Francophonie multilatérale qui constitue un forum mondial du dialogue des cultures. Depuis les sommets de Moncton (1999) et de Beyrouth (2002) des 56 chefs d’Etat et de gouvernement des pays ayant le français en partage, l’Organisation internationale de la Francophonie s’est dotée d’une personnalité internationale plus forte, susceptible de peser dans les grandes enceintes où se dessinent les règles d’une mondialisation qui reste à maîtriser et à humaniser, ainsi que d’objectifs politiques clairs : enracinement de la démocratie, promotion de la diversité culturelle, développement durable et solidaire ».

 

[12] L'Ambassade de France au Vietnam et le Ministère des sciences et technologies du Vietnam (MOST) organisent les 7 et 8 mars 2007 à Hanoi un séminaire consacré à la coopération scientifique entre la France et le Vietnam. Le but est de préparer le lancement, courant 2007, d'un nouveau programme conjoint de soutien à la mobilité scientifique. Ce programme financera des projets établis par deux équipes de recherche, l'une française, l'autre vietnamienne. Les soutiens alloués seront destinés à financer le « surcoût international » des projets, c'est à dire la mobilité des chercheurs engagés dans ces actions intégrées.  Le séminaire des 7 et 8 mars doit aider à définir les priorités thématiques et les contours du premier appel à candidatures, qui pourrait ainsi être lancé à la fin du premier trimestre 2007. Cette concertation alimentera également la réflexion sur la forme et les thématiques d'un éventuel futur programme du Fonds de Solidarité Prioritaire (FSP).