L’œuvre de Nguyễn
Văn Vĩnh, une contribution majeure
à l’histoire du Quốc ngữ et
de la francophonie au Viêt-nam[1].
Dr Emmanuelle Affidi[2]
Chercheur associé du laboratoire « Péninsule
Indochinoise »
(Equipe mixte EPHE - EFEO 2454)
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Le nom de Nguyễn Văn Vĩnh est indissociable de l’histoire de l’élaboration de la forme romanisée de l’écriture vietnamienne (quốc ngữ). Du XVIIe à la fin du XIXe siècle, l’histoire du quốc ngữ fut surtout confinée à la sphère des milieux catholiques[3] ; toutefois, à partir de 1907, lorsque les lettrés de l’Ecole Ðông Kinh Nghĩa Thục décidèrent de développer cette forme d’écriture, cette histoire concerna dès lors tous les Vietnamiens.
Nguyễn Văn Vĩnh (1882-1936) était l’un de ces lettrés, et l’œuvre personnelle qu’il mena ultérieurement ne démentit jamais son immense intérêt pour le développement du quốc ngữ. Il est d’ailleurs passé à la postérité pour avoir été l’auteur d’une phrase lapidaire et visionnaire énonçant que l’avenir du Việt Nam, bon ou mauvais, serait lié à l’usage du quốc ngữ (« Nước Nam ta mai sau này hay dở cũng ở chữ quốc ngữ »). Et l’avenir lui a donné raison puisque, à présent, la langue vietnamienne n’est plus écrite qu’en quốc ngữ, et que l’usage des caractères chinois ressemble fort à celui que l’on fait en France du latin ou du grec.
Vĩnh reste également le traducteur inégalé des Fables
de la Fontaine, des Contes de Perrault, des comédies de Molière, tant
d’œuvres françaises traduites en vietnamien de sa plume et qui sont encore
éditées au Viêt-nam, plus de 70 ans après sa disparition.
La question se pose donc de savoir qui était ce personnage visionnaire, qui laisse derrière lui une oeuvre considérable en français, qui travailla sans répit à faire du quốc ngữ un outil d’avenir, et qui s’essaya sa vie durant à rendre l’esprit français accessible aux Vietnamiens au travers de ses traductions des grandes œuvres de la littérature française.
Le résumé de la vie de sa vie fait d’emblée penser à un scénario de film hollywoodien : c’est l’histoire d’un jeune vietnamien, né en 1882 dans une famille pauvre du Tonkin (partie Nord du Viêt-nam actuel) qui, du fait de ses grandes dispositions intellectuelles, deviendra interprète dans l’Administration coloniale dès l’âge de 14 ans, avant de faire carrière dans la presse et le monde de l’édition, et de devenir l’une des personnalités les plus en vue et les plus engagées de son époque, évoluant dans tous les cercles de savoir et de pouvoir du Tonkin. Ayant cependant fait faillite au début des années 1930, il décida de partir en 1936 comme chercheur d’or au Laos, où il mourut des suites d’une dysenterie, à l’âge de 54 ans.
Ce résumé est bien sûr très réducteur, et je laisserai à sa famille le soin de dire qui était véritablement l’homme qui nous intéresse aujourd’hui. Pour ma part, je m’en tiendrai à dire que Nguyễn Văn Vĩnh était à la fois :
- Un homme de contact, véritable pont entre les cultures française et vietnamienne.
- Un grand connaisseur de la littérature française et un excellent traducteur (du français
au vietnamien, mais également du vietnamien au français).
- Un vulgarisateur hors pair qui
avait à cœur de diffuser le savoir au plus grand nombre de ses compatriotes.
- Un précurseur et un initiateur dans le
monde de la presse vietnamienne, en langue française et en
langue vietnamienne.
- Un intellectuel, qui n’hésitait pas à débattre de toutes les questions de son époque, dans les différents cercles de savoir, les tribunes de presse, et la loge maçonnique à laquelle il appartenait.
- Un homme politique de premier
plan, engagé, défenseur des droits de l’homme et des idées démocratiques.
- Un patriote, qui voulut offrir
au Viêt-nam la possibilité d’affirmer sa véritable identité, libérée d’un
modèle chinois par trop envahissant ; Vĩnh ne fut d’ailleurs jamais
considéré comme un collaborateur fiable par l’administration coloniale
française, avec laquelle il était cependant en contact.
- Il était également un homme d’affaires d’envergure, qui avait su créer un empire dans le milieu de la presse et de l’édition, passant du statut de rédacteur en chef à celui de directeur de journaux et de collections littéraires, aussi bien qu’à celui d’éditeur et d’imprimeur.
- Il est enfin Celui qui a cru en l’avenir du quốc ngữ, et qui a travaillé sa vie durant à développer cette forme d’écriture.
Et dans le cadre de cette journée, je rappellerai surtout qu’il fut un grand francophile, et que sa contribution à l’œuvre de la francophonie au Viêt-nam est immense.
1. Le parcours francophile et francophone de Nguyễn
Văn Vĩnh.
Enfant, Vĩnh reçut une formation au Collège des Interprètes du Tonkin (1886,Yên Phụ), par au moins 2 maîtres français, André d’Argence et Edmond Nordemann (ultérieurement, chef du service de l’enseignement à Huế). Cette formation spécifique explique en bonne part l’inclination de Vĩnh en faveur de la culture française (langue et littérature notamment).
Rappelons d’abord que les collèges d’interprètes étaient
essentiels à la colonisation française en Indochine, puisqu’ils constituaient
des viviers d’« indigènes » susceptibles de jouer le rôle
d’intermédiaires entre les Français et la population locale, vietnamienne :
Vĩnh a donc été formé pour être l’un de ces intermédiaires.
Précisons ensuite qu’Argence, qui parlait très bien vietnamien, est celui qui avait su détecter les dispositions intellectuelles de Vĩnh, et que Nordemann, chercheur enthousiaste et infatigable, se consacrait à des travaux de linguistique vietnamienne et chinoise, et fut le fondateur de la Société d’Enseignement Mutuel du Tonkin (1892). Il est certain que Vĩnh a eu la chance d’avoir ces hommes pour modèles, et de pouvoir évoluer au sein d’un lieu de savoir comme la Société d’Enseignement Mutuel. Il s’agit de s’arrêter un instant sur cet établissement dont l’objectif annoncé était de permettre aux Vietnamiens de perfectionner « l’étude de la langue, de la compréhension des mœurs et coutumes françaises ». Notons que Vĩnh y avait été un auditeur assidu, puis un conférencier écouté, partageant notamment auprès de son auditoire son intérêt pour la littérature française qu’il ne faisait pas que traduire ; il était également un critique littéraire d’envergure.
La lecture de ce court passage permettra de saisir la finesse de son sens critique et le degré de sa connaissance des œuvres françaises :
« Comme richesse et
variété de vocabulaire, non moins que comme absence de goût, on est souvent
tenté de comparer MICHELET à Victor HUGO. Mais l’historien est un passionné, un impulsif qui
écrit, à la diable, sous le coup de l’émotion, tandis que le poète est un
visuel qui peint, trop souvent à froid, ses vers les plus chauds de couleur. MICHELET frappe
l’idée d’un seul mot qui est à la fois le plus commode, le plus vigoureux, le
plus exact. HUGO contourne l’idée, il l’enveloppe, comme la pistache
dans du papier doré. Il suit de là que, dans MICHELET, vous trouverez beaucoup
de néologismes, parce que, pressé par l’idée qui lui vient, il ne se donne pas
le temps d’ouvrir le dictionnaire. Il n’y a pas de néologismes chez HUGO, parce qu’il est
moins emballé, ou, s’il y en a, ce sont des néologismes médités, choisis en
artiste qui cherche surtout l’effet »[4].
Au-delà des grands auteurs français, Vĩnh eut aussi l’occasion d’être directement en contact avec la France grâce à l’Exposition coloniale de Marseille, à laquelle il participa comme interprète de la Délégation tonkinoise (15 avril 1906 – 18 novembre 1906) ; à l’issue de l’Exposition, il eut l’opportunité de séjourner encore quelque temps en France, jusqu’aux environs de Noël. C’est à la suite de ce séjour de plus de huit mois qu’il embrassa la carrière du journalisme (dans des journaux et revues dirigés par l’éditeur français F.-H. Schneider) ; c’est également à cette époque qu’il adopta la vision politique des démocrates humanistes de la Ligue des Droits de l’Homme.
Enfin, il faudra prendre en considération un autre contact déterminant de Vĩnh avec la France, à savoir son amitié avec l’administrateur colonial Émile Vayrac, qui avait sensiblement le même âge et qui était lui-même un grand passionné de littérature française (il avait obtenu sa licence ès Lettres à l’université de Toulouse en 1904, avant de partir faire carrière en Indochine). Tous deux ont développé, indépendamment l’un de l’autre, puis ensemble, un projet visant à vulgariser la pensée française en Indochine par la littérature.
Exemples de leur œuvre commune :
- Revue Indochinoise (1912) [dirigée par Vayrac – présentation de fables traduites par Vĩnh]
- Ecole des Mandarins [dirigée par Vayrac – les exercices de traduction de littérature française sont publiés dans la revue Ðông Dương Tạp Chí].
- Le Parfum des Humanités (1924) [ouvrage écrit par Vayrac et traduit en quốc ngữ par Vĩnh]
- Collection « La Pensée de l’Occident » (dirigée par Vĩnh et Vayrac)
- Revue Tứ Dân Văn Uyển (1935) [dirigée par Vayrac – travaux sur le folklore de Vĩnh]
2. Ses
travaux de vulgarisation de la pensée et de la culture françaises à travers son
œuvre de traduction, dans Ðông Dương Tạp Chí (1913-1919) et au-delà.
La revue Ðông Dương Tạp Chí (ÐDTC) est un excellent exemple du travail de Vĩnh en faveur de l’introduction des idées françaises dans les « pays vietnamiens » (rappel : à l’époque, la partie vietnamienne de l’Indochine française était composée du Tonkin, de l’Annam et de la Cochinchine).
Rappelons que Vĩnh fut le rédacteur en chef de cette revue, et qu’elle joua un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle du Tonkin du début du XXe siècle, par sa détermination à vouloir initier les Vietnamiens à la pensée de l’Occident. Dans les faits, elle a contribué à : mieux cerner les notions de « civilisation » et de « progrès » ; présenter des méthodes et techniques ayant fait leurs preuves en Occident ; réformer l’éducation ; répertorier les défauts du système vietnamien dans une optique de perfectionnement ; remettre en question le bien-fondé du seul modèle chinois ; réfléchir à une réforme du confucianisme, et à l’organisation politique du pays ; diffuser le plus largement possible le quốc ngữ ; travailler sur la littérature et la langue vietnamiennes.
Mais plus que la pensée d’un Occident mal délimité, la revue a surtout donné à connaître à ses lecteurs le modèle culturel français (à travers sa littérature, sa philosophie, sa morale). La littérature française était d’ailleurs omniprésente dans ÐDTC, aux côtés de la littérature vietnamienne et chinoise (dans une optique plus générale de vulgarisation du savoir).
Enfin, la revue fit un énorme travail en faveur de la diffusion et du perfectionnement du quốc ngữ ; en ce sens, elle n’est pas novatrice puisque depuis 1907, une grande partie des lettrés vietnamiens avaient à cœur de développer l’usage du quốc ngữ qui apparaissait alors comme un outil indispensable pour accéder à la modernité[5]. L’originalité de la revue est d’avoir fait jouer à la langue française un rôle central dans ce travail sur le quốc ngữ.
Dans un article de juin 1913, Vĩnh expliquait pourquoi :
« Souvent les Vietnamiens qui apprennent le quốc ngữ ne connaissent pas le français ; c’est-à-dire qu’ils essaient de lire une suite de signes qui n’ont aucun sens pour eux, puisqu’ils ne se rattachent à rien. A l’inverse, les caractères chinois permettent une meilleure mémorisation parce que, traditionnellement utilisés au Viêt-nam, ils ont fini par faire sens dans l’esprit de chacun, non pas dans l’idée que tous savaient lire, mais certainement dans celle que les gens étaient habitués à ce que l’écrit passe par cette forme spécifique d’écriture que sont les idéogrammes ».
C’est pourquoi, dans cette perspective, il faudra aussi voir l’initiation à la littérature française présentée dans Ðông Dương Tạp Chí, comme un moyen de développer au Viêt-nam la connaissance du français, afin qu’elle puisse servir de support à l’accès au quốc ngữ, en rattachant ainsi cette nouvelle écriture à son contexte d’origine, et cela pour lui donner une plus grande cohérence. C’est aussi par une meilleure connaissance du français que les Vietnamiens pouvaient toucher du doigt le statut de langue « hybride » du quốc ngữ, et saisir par là tout l’avantage que le Viêt-nam devait pouvoir retirer de cette langue, pont entre deux mondes.
La langue française a été mise à contribution dans ÐDTC aux niveaux suivants :
- Dans le « cours de langue vietnamienne », par exemple, destiné à un large public : il s’agissait d’un support d’enseignement, visant à enseigner le quốc ngữ aux administrateurs français, et la langue française aux vietnamiens. Il est remarquable que dans l’explication grammaticale de la langue vietnamienne, le rapprochement avec la grammaire française ait été la règle.
- Dans les questions liées à la modernisation des styles poétiques (cf. la métrique de la Cigale et la Fourmi) : Vĩnh s’est essayé à traduire cette fable en se libérant de la métrique traditionnelle vietnamienne, et en calquant la métrique française. Il n’y est cependant réellement parvenu que pour cette seule fable.
- De façon générale, pour accéder à des concepts nouveaux venus de l’Occident, certains mots inconnus en vietnamien étaient indiqués entre parenthèses en français.
- Enfin, si la revue était entièrement rédigée en quốc ngữ, elle était bilingue par endroit : dans la traduction du roman national vietnamien (Kim Vân Kiều), dans le cours de langue, dans la partie littéraire, et les titres des articles de fond avaient quasi-systématiquement leur traduction en français.
Ainsi, dans ÐDTC, il est patent que la connaissance du français et celle de la littérature française eurent un objectif bien déterminé, qui était de bien faire connaître la pensée française aux Vietnamiens, pour mieux utiliser le quốc ngữ et faire entrer par ce biais le Viêt-nam dans la modernité.
Ce travail, Vĩnh l’a poursuivi au-delà de ÐDTC, en continuant son œuvre de traduction, mais également en faisant vivre les œuvres françaises dans le monde vietnamien, opérant une sorte de transplantation culturelle de ces œuvres, comme lorsqu’il porta à la scène une adaptation vietnamienne du Malade Imaginaire de Molière. Jusqu’à sa mort, il a continué à traduire des œuvres occidentales, et surtout françaises, en association avec Vayrac le plus souvent. Il continua aussi à améliorer le quốc ngữ, en cherchant notamment à en simplifier l’écriture, à partir du modèle de l’alphabet français : il proposa notamment de faire disparaître les marques des tons (les signes diacritiques) pour éviter de confondre les tons, pour pouvoir envoyer des messages en morse, et surtout pour avoir une écriture facilement accessible au reste du monde.
Cette question de la forme de l’écriture était très importante puisqu’elle posait le problème de l’identité de la langue vietnamienne : l’usage du quốc ngữ faisait que la langue vietnamienne n’était plus vraiment une langue d’aspect « asiatique » puisqu’elle était écrite à partir de l’alphabet latin, donc d’un système de transcription étranger, mais en même temps elle n’était pas non plus tout à fait une écriture romanisée, puisqu’il avait fallu créer des lettres particulières et marquer les tons de cette langue. Ainsi, si son lien avec le monde latin ne se trouvait pas renforcé comme le proposait Vĩnh, la langue vietnamienne risquait de rester prisonnière d’un entre deux indéfinissable, ne relevant ni du monde « asiatique », ni du monde « européen »…
Enfin, par son travail sur le quốc ngữ, Vĩnh voulait forger un outil aussi performant que la langue française, afin de créer une littérature qui, à l’image de la littérature française, puisse exprimer l’âme du peuple vietnamien.
3. L’interculturalité, un enjeu colonial entre savoir et pouvoir.
La question se pose de savoir pourquoi la France coloniale n’a pas été hostile au travail de vulgarisation du savoir mené par Vĩnh, et l’a en fait même encouragé jusqu’à un certain point. Pour répondre à cette question, il faut replacer Vĩnh dans le contexte de son époque : quand les élites vietnamiennes ont voulu avoir accès au savoir occidental, après s’être convaincues que sur le plan international ce savoir était l’une des clés de l’indépendance d’un Etat, les Français ont dû adopter une position par rapport à cette demande en fonction de leurs intérêts propres ; de plus, la France, s’étant présentée au monde comme la « patrie des droits de l’homme », ne pouvait s’imposer dans un pays uniquement par la force sans que son action envers les peuples colonisés constitue un déni immédiat de ses idéaux.
Pour y parvenir en Indochine, il fallait que les administrateurs coloniaux récupèrent au profit de la France, la démarche des Vietnamiens en faveur du savoir occidental : l’idée sous-jacente au développement de l’association franco-vietnamienne, donc du rapprochement des deux peuples, était d’utiliser l’« interculturalité » dans un but de maintien de l’ascendant français dans les pays vietnamiens, autrement que par la force.
Dans ce contexte, le rapport franco-vietnamien est devenu un enjeu de pouvoir, fondé sur la diffusion d’un savoir qu’il fallait coûte que coûte maîtriser : les idées occidentales que les Vietnamiens cherchaient à acquérir, devaient être diffusées par la France afin de prouver sa bonne foi dans la politique d’Association qu’elle affirmait vouloir mener en Indochine ; mais en même temps, l’accès des Vietnamiens à ces idées ne devait pas conduire à ce qu’ils puissent s’en servir contre la France.
Le fait est qu’en situation coloniale, les deux peuples en contact ont toujours intérêt à rechercher le pouvoir : les uns pour maintenir leur domination, les autres pour se libérer de cette domination. Dans le cas de la colonisation française en Indochine, ce pouvoir ne pouvait se concevoir sans la maîtrise concomitante du savoir, car le pouvoir imposé par la force pouvait-il résister longtemps face à un peuple confucéen imprégné de l’idée que seul le savoir conférait le pouvoir ? Si le savoir donnait l’accès au pouvoir, il s’agissait dès lors pour les lettrés vietnamiens, comme pour l’administration coloniale française, de jouer sur les idées véhiculées dans les trois pays vietnamiens.
L’action de Vĩnh se situe exactement dans les limites de ce contexte et de cette problématique : son intention était de se servir du modèle français pour permettre au Viêt-nam d’entrer dans la modernité de type occidental avec une nouvelle identité, libérée de l’emprise du modèle chinois. Les administrateurs coloniaux français considéraient pour leur part qu’il était opportun de voir diffuser au Viêt-nam la pensée française, dans une optique de propagande sûrement, mais surtout parce que tous, depuis petits, avaient été éduqués dans l’idée que leur littérature était « universelle » ; que pouvait-il donc y avoir de mal à voir traduire et diffuser les œuvres des grands auteurs français, qui avaient si justement contribué à la création du génie français (comme on disait à l’époque) ? Vĩnh avait également été sensibilisé à cette idée d’une France modèle, grande puissance non par la force, mais par sa culture ; il voulait faire de son pays, une puissance d’une semblable envergure, et c’est pourquoi il a tant travaillé à créer une langue pouvant permettre au Viêt-nam d’exprimer toute sa grandeur au travers d’une littérature libérée de l’empreinte ou de l’emprise chinoise.
En conclusion, rappelons que si Vĩnh s’est servi du français pour atteindre ses objectifs, les Français se sont de même servis de gens comme lui pour atteindre les leurs. Mais au-delà de ces questions de savoir et de pouvoir qui dépassent souvent les simples hommes, il faudra se souvenir que Vĩnh, qui n’a en aucun cas été un simple exécutant du pouvoir colonial français, était d’abord un amoureux de la France, de sa culture et de sa langue, qu’il goûtait d’une façon si particulière et si juste que ses traductions du français au vietnamien (ou du vietnamien au français) font encore autorité aujourd’hui. Rappelons également que jusqu’à sa mort, pendant plus de vingt-cinq ans, il aura été l’ami fidèle et sincère d’un autre amoureux de la littérature française, Émile Vayrac qui, pour sa part, n’avait pas hésité à apprendre le vietnamien et à chercher à comprendre ce pays. Ces deux hommes ont certainement semé les graines d’intelligence et de concorde qui ont favorisé l’implantation de la francophonie au Viêt-nam, et créé les liens qui unissent encore France et Viêt-nam en ce début de XXIe siècle.
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Remerciements : l’auteur remercie de l’avoir convié à cette conférence la ville de Montpellier, la Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier, le Pôle Universitaire Européen de Montpellier et du Languedoc-Roussillon, l’association Adaly, et l’OIF.
[1] Intervention donnée à Montpellier le 20 mars 2007, dans le cadre de la Journée Internationale de la Francophonie – thème de la conférence : « D’Alexandre de Rhodes à Nguyễn Văn Vĩnh : un enjeu colonial entre savoirs et pouvoir ».
[2] Auteur(e) d’une thèse de doctorat intitulée : « Ðông Dương Tạp Chí (1913-1919), une tentative de diffusion du discours et de la science de l’Occident au Tonkin : l’interculturalité, un enjeu colonial entre savoir et pouvoir (1906-1936) », Université Paris 7, fév. 2006, 793 p.
[3] Le jésuite avignonnais Alexandre de Rhodes (1591-1660) eut un rôle majeur dans l’élaboration de la romanisation de la langue vietnamienne, sur le modèle de la tentative japonaise (rômaji) du japonais Yajiro (1548), converti et baptisé par saint François-Xavier ; son dictionnaire « Vietnamien-Portugais-Latin », imprimé à Rome en 1661 avec le secours de la Sacrée Congrégation de la Propagande, fut, avec son Catéchisme, le premier ouvrage imprimé en quốc ngữ. Il avait utilisé des travaux manuscrits antérieurs, dont ceux du Père François de Pina, portugais, de la Compagnie de Jésus. En 1838, Mgr Taberd, des Missions Etrangères de Paris, édita un nouveau dictionnaire (autres dictionnaires publiés avant 1907 : Père Legrand de la Liraye, 1868 ; Trương Vĩnh Ký, 1887, Huỳnh Tịnh Của, 1895-1896 ; Père Génibrel, 1898).
[4] Propos de Nguyễn Văn Vĩnh rapportés par Nguyễn Văn Tố : « L’œuvre de M. Nguyễn Văn Vĩnh » (1936).
[5] Cette écriture, plus facile à apprendre que les caractères chinois, avait l’avantage de pouvoir transmettre rapidement le savoir moderne au plus grand nombre de leurs compatriotes.