Les Fables de La Fontaine traduites par Nguyễn
Văn Vĩnh,
un tremplin pour le dialogue interculturel
franco-vietnamien.
Dr Emmanuelle Affidi
Chercheur associé(e) du laboratoire « Péninsule
Indochinoise »
(équipe mixte EPHE-EFEO 2454)
Au Việt Nam, Nguyễn Văn Vĩnh est passé à la postérité pour avoir été, entre autres, le traducteur des Fables de La Fontaine[1], et aujourd’hui encore ses traductions restent une référence et continuent d’être publiées.
Dans le Tonkin du début du XXe siècle, Vĩnh choisit de traduire les fables de La Fontaine pour permettre aux Vietnamiens de mieux connaître l’esprit français, tout comme il traduisit en français le Kim Vân Kiều, célèbre roman de Nguyễn Du, pour permettre aux Français de mieux connaître l’esprit vietnamien.
Pour Vĩnh, les traductions des fables de La Fontaine furent un véritable tremplin pour le dialogue interculturel franco-vietnamien : il trouva dans l’œuvre du grand fabuliste français, l’outil (levier ou ressort) qu’il recherchait pour transformer la situation coloniale de son époque en quelque chose de mieux, en une opportunité à saisir pour faire entrer pleinement son pays dans le monde moderne. De fait, son œuvre de traduction consista essentiellement à créer des passerelles entre la culture française et la culture vietnamienne, pour permettre aux Vietnamiens et aux Français de mieux se connaître et se comprendre, dans une optique d’enrichissement mutuel.
Plus largement, l’œuvre de Vĩnh reste un modèle pour tous ceux qui ont vocation à voir des peuples différents se rencontrer.
Présentation
succincte de l’œuvre de traduction des fables de La Fontaine par Vĩnh.
Dès 1907, alors que son pays était placé sous domination française, Vĩnh traduisit quelques fables de La Fontaine dans le journal Ðăng Cổ Tùng Báo ; il en publia également dans La Revue Indochinoise en 1912, et enfin dans la revue Ðông Dương Tạp Chí, entre 1913 et 1915. Toutes ces traductions furent rassemblées au sein d’un seul ouvrage en 1919[2], puis continuèrent d’être publiées jusqu’à la mort de son auteur en 1936, et bien au-delà puisque nous connaissons au moins une publication de 1943.
Si les traductions de Vĩnh sont encore publiées de nos jours[3], c’est parce qu’elles sont d’une très grande qualité, et pour prendre conscience de ce fait je citerai simplement le commentaire qu’en fit l’administrateur colonial Émile Vayrac[4], lorsqu’il entreprit de faire connaître au public français d’Indochine les traductions de Vĩnh, dès 1912 :
M. NGUYÊN-VĂN-VĨNH,
bien connu à Hanoi comme un des Annamites[5] qui savent le mieux manier leur langue maternelle, et
aussi la langue française, a bien voulu nous communiquer une série de fables de
La Fontaine qu’il a traduites en prose rythmée annamite.[6]
La traduction de M. Vĩnh, d’une exactitude scrupuleuse et
d’une élégance rare, fait goûter aux
Annamites le texte de l’illustre fabuliste sans le dénaturer. Tout en traduisant le plus souvent mot à mot,
M. Vĩnh sait rendre jusqu’au
mouvement même du vers de La Fontaine :
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie
Mo môm rông
toac, liên roi mât môi
(ouvrir
bec large immense, aussitôt tomber perdre proie)
La fable La Cigale et
la Fourmi est rendue mot pour mot, vers par vers [7].
En fait, Vĩnh ne traduisit pas exactement mot à mot, mais l’idée fut toujours très précisément rendue ; de même, s’il s’essaya à suivre au plus près la prosodie française pour la fable La Cigale et la Fourmi, ce fut une prouesse qu’il ne renouvela pas pour toutes ses autres traductions, qui suivirent essentiellement le système vietnamien de versification.
Vĩnh s’arrangea pour choisir des fables qui mettaient en scène des « personnages » et situations connus des deux cultures : veuve, rats, cigale, fourmi, citrouille, corbeau et renard, etc. ; et quand ce n’était pas le cas, il proposa une adaptation en guise de traduction. Ainsi, par exemple, le titre de la fable « Le Gland et la Citrouille » a-t-il été « remplacé » par « Le lilas[8] et la citrouille » (« Quả soan và quả bí ») afin de rendre le texte plus clair. Vĩnh justifiait ce changement par le fait que le « gland, (était) inconnu en pays d’Annam », alors que « le fruit du lilas du Japon, (était) plus commun dans la campagne annamite »…
De la même manière, Vĩnh remplaça dans ses traductions le lion, roi des animaux chez les Français, par le tigre, animal vénéré des Vietnamiens ; quant à la fable de La Fontaine où le dragon était en mauvaise posture, il ne la traduisit pas en vietnamien, car elle n’aurait probablement pas été comprise : dans l’Occident chrétien, le dragon représentait le mal qu’il s’agissait de terrasser, alors qu’au Việt Nam, le dragon représentait le père du peuple vietnamien, un principe géomantique positif, un symbole de puissance…
A partir de 1912, Vĩnh et Vayrac travaillèrent très souvent ensemble afin de permettre aux Vietnamiens et aux Français de mieux se connaître et se comprendre, et ils choisirent les fables de La Fontaine comme passerelle privilégiée entre leurs deux cultures. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce choix ; retenons-en deux principales :
1.
La Fontaine est l’un des plus grands auteurs français.
Rappelons d’abord que morale et pédagogie sont intimement liées et que c’est la raison pour laquelle la fable, genre littéraire à visée morale, a largement été utilisée dans les systèmes éducatifs de tous les peuples et à toutes les époques ; en effet, la fable (du latin fabula, « propos, récit ») est un court récit de fiction, rédigé en vers ou en prose et destiné à illustrer un précepte moral, qui frappe l’imagination par la simplicité apparente de ses formules souvent lapidaires.
Rappelons également que Jean de La Fontaine, déjà célèbre en France en son siècle, était devenu sous la IIIe République le chef de file des auteurs préférés, voire révérés par la République : il était en effet le seul à être systématiquement lu et enseigné dans les deux systèmes scolaires, aussi bien dans les écoles du primaire, que dans le cursus du secondaire (collèges et lycées), ainsi que dans les établissements pour jeunes filles.
Malgré certaines critiques qui démontrèrent que le cynisme des fables de La Fontaine ne pouvait conduire à une éducation morale, la République choisit pourtant d’adopter les fables de La Fontaine comme une sorte de « catéchisme laïc », de bréviaire des comportements humains, de morale humaniste devant accompagner chaque petit Français sa vie durant. Et ceci est d’autant plus vrai que nombre de vers de La Fontaine, passés dans la langue française en devenant des proverbes, sont presque allés jusqu’à caractériser l’inconscient collectif français. Par exemple, qui en France ne connaît pas les expressions « montrer patte blanche », « aide-toi, le Ciel t’aidera », ou encore « ne jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué » ? Des expressions qui en fait sont des vers, directement tirés des fables de La Fontaine…
Ainsi, La Fontaine a fini par incarner la France et en quelque sorte l’esprit français. C’était donc assez logique pour Vĩnh, qui était vietnamien, qui maîtrisait la langue française, et qui souhaitait initier ses compatriotes à cette langue et à l’esprit français, de passer par La Fontaine pour mener à bien son projet.
Quant à Vayrac, comme tout petit Français né à la fin du XIXe s., il avait été formé dans l’idée que La Fontaine incarnait, avec d’autres auteurs phares comme Molière ou Victor Hugo, une sorte de littérature à caractère universel, qu’il était normal de diffuser le plus largement possible auprès de tous les peuples du monde.
2.
Pour toucher largement les Vietnamiens, Vĩnh devait traduire une
littérature qui pouvait les intéresser, et dans laquelle ils pouvaient tous se
reconnaître.
Pour
écrire les Fables, La Fontaine s’était bien sûr inspiré des fables
d’Esope, mais également de celles du Livre
des Lumières de Pilpay - ou Bidpay - (traduit
en français en 1644). Comme ce livre était la traduction, d’abord en persan
puis en arabe, d’un recueil de contes et
de fables formé en Inde vers le VIe siècle, le Panchatantra, l’on
peut donc considérer le recueil de La Fontaine comme un creuset d’inspirations
diverses, rassemblant Orient et Occident dans une sorte de patrimoine commun
aux peuples de ces deux « mondes ». Il était donc judicieux de la
part de Vĩnh d’utiliser comme passerelle culturelle un genre littéraire
aussi prisé dans le monde occidental qu’oriental.
D’une manière générale, le choix de la traduction des Fables de la Fontaine semble dénoter une volonté délibérée de Vĩnh et de Vayrac de donner à lire aux Vietnamiens des textes dans lesquels ils pouvaient « se reconnaître », c’est-à-dire des textes qui n’étaient pas trop éloignés de leur propre champ référentiel en matière littéraire. Et de fait, les Vietnamiens avaient eux aussi leurs fables, peuplées d’animaux, et véhiculant une morale peu éloignée de celle de La Fontaine : le peuple y était souvent représenté par de petits animaux (fourmi, lapin, poisson), contrairement aux tenants du pouvoir féodal (tigre, renard, aigle)…
Rappelons que les textes qui trouvent une certaine proximité dans des cultures différentes relèvent essentiellement du domaine de la littérature enfantine (fables, contes), ou de la littérature populaire (légendes, chansons), et justement c’était bien par le biais des peuples que Vĩnh et Vayrac entendaient pouvoir rapprocher la France et le Việt Nam ; de fait, les littératures populaires se ressemblent, car elles expriment toutes des préoccupations communes : comment faire pour bien vivre en tant qu’être humain ? Pour exister en bonne intelligence avec autrui ? Pour trouver sa juste place et être heureux, malgré les vicissitudes de l’existence d’homme (douleur, pauvreté, maladies, mort) ?
Les questions qui sont posées dans cette littérature des peuples sous-entendent une morale populaire qui doit permettre à chacun d’éviter les écueils de la vie en tenant compte de l’expérience de ceux qui les ont précédés en ce monde… De fait, La Fontaine, qui était passé maître dans l’art de montrer la sagesse du bon sens, ou sens commun, était un parfait modèle de ce genre de message.
Et justement, c’est bien le sens commun, en tant que manière de juger et d’agir commune à tous les hommes, qui peut être en effet un bon outil pour toucher un auditoire empreint de références culturelles autres : il met en évidence l’existence de valeurs proprement humaines, en lesquelles toute personne, quelle que soit sa culture, peut se retrouver, et cela d’autant plus que les acteurs des fables sont des animaux et que l’animalité permet de transcender les différences culturelles humaines.
D’une façon générale, La Fontaine fait partie de ces auteurs français du XVIIe siècle[9] qui cherchèrent à mettre en évidence la valeur du bon sens et de la raison commune, et qui s’attachèrent à montrer l’unité de la nature humaine par la peinture des vices et des travers humains. Ainsi, chaque être humain pouvait se reconnaître dans de tels écrits, et en ce sens, cette remarque que l’on fit à propos de La Fontaine est parfaitement justifiée : « (…) La Fontaine a entendu écrire pour tous les temps et peindre toutes les sociétés ».
Ainsi, qu’il fût Français du XVIIe siècle ou des siècles suivants, qu’il fût Vietnamien ou de tout autre nationalité, qu’il fût homme, femme ou enfant, le lecteur de ces textes devait pouvoir comprendre le propos évoqué par La Fontaine… et Nguyễn Văn Vĩnh sut magistralement utiliser cette caractéristique propre au fabuliste français pour mener à bien son œuvre de traduction à vocation interculturelle et devenir par là l’un des hérauts de la francophonie au Việt Nam.
Emmanuelle Affidi
20 mars 2008
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[1] Cf. Emmanuelle Affidi (2006) : « A propos du corpus des Fables de La Fontaine dans Ðông Dương Tạp Chí » (pp.236 à 242), et « Les Fables de La Fontaine, un tremplin pour le dialogue interculturel » (pp.563 à 587), in « Ðông Dương Tạp Chí (1913-1919), une tentative de diffusion du discours et de la science de l’Occident au Tonkin : l’interculturalité, un enjeu colonial entre savoir et pouvoir (1906-1936) » - thèse de doctorat, Université Paris 7, 793 p.
[2] Une publication en deux livres avait été proposée dès 1916 par l’éditeur F.-H. Schneider dans sa « Bibliothèque franco-annamite de vulgarisation » (Phổ thông giáo khoa thư xã).
[3] Cf. par exemple : Nguyễn Văn Vĩnh, « Thơ ngụ ngôn La Fontaine » (bilingue français-vietnamien), éd. N. X. B. Văn Học, Hà Nội, 2001, 137 p. (réédition de l’ouvrage de 1943).
[4] Directeur de la Revue Indochinoise en 1912, féru de littérature française et engagé dans l’apprentissage de la langue vietnamienne [cf. E. Affidi (2005) : « L’action culturelle d’Emile Vayrac au Tonkin : vulgariser la pensée française par la littérature », in Weber, Littérature et Histoire coloniale, Paris, Indes Savantes, pp.327 à 363].
[5] Rappelons qu’à l’époque on employait le terme « Annamite » plutôt que le terme « Vietnamien » pour désigner l’habitant du pays que l’on nomme aujourd’hui Vietnam (« annamite » signifiant « habitant du pays d’Annam »).
[6] La Revue Indochinoise, février-mars 1912, tome 1, pp.214-215.
[7] Centre Nat. des Archives
d’Outre-mer (CAOM) – RSTNF 5219 : rapport Vayrac du
[8] Notons que Vĩnh confondait les « s » et les « x » en 1912 : si « xoan » traduit bien une variété de lilas, le mot « soan » (« porte », « lier, attacher ») qu’il propose dans sa traduction, n’a rien à voir avec le titre de la fable de La Fontaine…
[9] Par exemple, Molière, Lesage, La Rochefoucauld ou Pascal…